“Je n’habite pas vraiment ici, rectifia-t-elle, je n’y viens qu’en vacances pour me désennuyer de Paris.”

Sa voix était douce et posée. Elle donnait l’impression d’une grande sérénité, avec pourtant une bonne dose de nostalgie. Par contraste absolu, je me sentais fébrile et habitée de bouillonnants remous.
“Vous vous ennuyez à Paris ? J’y habite aussi et je pense que Paris est tout sauf ennuyeuse. Tour à tour j’adore où je déteste cette ville, mais jamais encore je ne m’y suis ennuyée ! Chaque pas peut y être aventureux. Les murs, les fenêtres, les visages, les jardins révèlent des beautés, des souffrances, des secrets cachés, visibles à qui sait ouvrir les yeux.
– Quelle chance d’avoir vos yeux, dit-elle en se moquant un peu de moi.

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– J’avoue que parler de la beauté de Paris quand on se trouve ici, assises sur un rocher face à la mer est un peu déplacé. Mais j’ai une véritable passion pour cette ville. Je peux difficilement me passer d'elle, comme de l’Océan, d’ailleurs. Quand je suis près de l’un, je pense forcément à l’autre. Heureusement qu'il existe des endroits magiques comme les îles. Qu’elles soient Venise ou Bréhat, peu importe, leur charme agit de même façon, je calme pour un temps mes passions. Celle île-ci, pourtant, je la croyais déserte. Visitée seulement par les sternes ou Poséïdon.
– C’est exact, je suis Calypso et je vous garde jusqu’à ce que les vents, ou la marée soient plus favorables. Venez, je vous fais visiter.”
J’avais encore trop et trop mal parlé. Quelle folie me hante ! Jamais de calme. Une énergie incontrôlable me poussait toujours à désirer ce qui me dépassait. L’équilibre, je le retrouvais dans l’action, dans la création. La contemplation ne m’apportait pas de repos, elle m’emplissait de sentiments contraires, d’attente, de nostalgie, d’amertume, de curiosité. J’avais toujours envie “d’aller voir de l’autre côté”. L’invitation d’Anne, me fit l’effet d’une secousse électrique. J’allais pénétrer les secrets de l’île en compagnie, je n’en doutais pas, d’une divinité maritime.

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Elle s’était nommée Calypso, je la voyais Morgane. Fine, brune, longue, souple avec les cheveux comme des algues brunes, elle glissait très vite et sans bruit sur les galets puis à travers la lande, chargée de ses trésors marins qu’elle portait sans effort. Derrière elle, je sentais mes muscles se réchauffer sous l’action et la suivre sur ce sol irrégulier m’essoufflait. Je m’étais crue jeune et sportive avant de la connaître. J’allais apprendre sur cette île qu’il ne fallait se fier ni à la carrure des gens ni surtout à leur âge apparent. De cette femme qui avait au moins le double de mon âge se dégageait la sveltesse et l’énergie d’une adolescente.