Je découvris un homme grand, très âgé, au regard très bleu et à l'allure magnifique.

   

Je vécus ce moment comme en un songe. La scène apparaissait derrière l’écran trouble de la migraine qui m’oppressait les tempes. Subjuguée par la clarté de ce regard et tétanisée par le rythme du tambour que j’avais sous le crâne, plus que par les blessures de mes paumes, les détails de la pièce prenaient sous mes yeux éblouis un jour étange. Rien n’était accordé, chaque détail me semblait en dissonance avec son voisin, de l’armoire à pharmacie ridicule qui ne contenait ni aspirine, ni aucun médicament connu, jusqu’à la table en formica bleu qui jurait dans les murs de ce manoir. Je pensais qu’elle aurait mieux trouvé sa place dans l’arrière-boutique de la boulangerie de mes parents. Quant aux habitants de l’île, j’étais incapable de porter à leur encontre quelque jugement sensé, tant ils me paraissaient hors du commun.

L’homme s’assit près de moi sur le banc qu’il enfourcha, sans manière. Il prit un flacon posé par Anne sur la table, ainsi qu’un morceau de gaze, puis il saisit une de mes mains.

« Etes-vous tombée dans les rochers ? » me demanda-t-il. Je ne vis plus que son visage. 

Autant que je m’en souvienne, j’avais vraiment envie de répondre normalement, poliment. Cependant, ma voix ne parvint pas à franchir le fond de ma gorge. Je restais ébahie, rougissant de honte et mystérieusement, soudainement, totalement muette et imbécile. Le regard de ciel arctique me scruta étonné, pendant qu’un indéfinissable sourire éclairait son visage.

 

ciel_soleil