La mort de Nicolas me fit tomber dans une sorte d'hébétude narcissique. je sus d'emblée que la douleur viendrait plus tard et qu'elle remonterait, comme les effluves d'un parfum trop lourd, les soirs de solitude. Elle me replongerait à l'horizon de cette île où le bonheur paré d'étoiles était un funambule sur la corde du temps.

Il s'était endormi sur le divan face à la fenêtre bleue. Un livre tenu d'une main sur la poitrine, l'autre main pendante jusque sur le tapis tenait un marque-page. Le livre, très épais, pesait sur son long corps qui semblait plus mince encore. C'était la Bible.
Un jour, il m'avait confié qu'il ne l'avait jamais lue posément, livre après livre. Il la consultait souvent, parcourait quelques psaumes, feuilletait les évangiles, apprenait puis récitait le Cantique des Cantiques, mais jamais il ne s'était lancé dans une lecture suivie.
Avait-il senti l'irrémédiable approche de l'Inévitable ? Était-ce la conclusion de sa longue vie de lecteur ? Le Livre des Livres était-il la fin et le commencement de tout ? Il était ouvert à Isaïe, 11, quand le prophète promet la venue du Fils de l'Homme. Nicolas le lisait donc depuis quelques jours déjà.
Je pris le marque-page. J'y trouvais ces quelques lignes écrites par un autre que nous aimions tous deux. Un autre homme âgé qui, comme lui, avait tellement aimé la vie, l'amour, les livres et l'Italie :
"Ce qu'il y a de délicieux dans la mort, c'est que nous avons fini de vivre, c'est à dire de souffrir. Toute vie est amère par ce qu'elle se termine par la mort. La vie est une maladie mortelle, à transmission sexuelle, dont on se guérit un peu chaque jour et qui finit par nous emporter. La vie est un prêt gratuit que nous ne pouvons pas refuser, que nous devons toujours rembourser, qui nous est successivement consenti et retiré, et auquel nous tenons plus qu'à tout. Au moins tant que nous vivons.
Il n'y aurait qu'une chose de pire que de mourir : ce serait de ne pas mourir. Ne me replonge pas dans la vie : elle n'a de prix que parce qu'elle cesse."

DEPART

Rien ne m'intéressait plus. Je ne désirais voir personne. ”Fuir, là-bas fuir …”. Seul l'horizon m'attirait. Celui que je voyais par la fenêtre quand il était là. Bleu et sans limite. Comme le pays où il était parti.


BRISE MARINE

La chair est triste, hélas ! Et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits ! Ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrage
Perdus, sans mâts, sans mâts ni fertiles îlots …
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !

Mallarmé


   

L'île, les livres, le Serpent … Nicolas m'avait offert ses rêves. Je désirais laisser l'île et les livres, soudain trop chargés de brumes, et décidais de partir sur le Serpent.
Mon départ fut organisé très vite. Anne, aussi anesthésiée que moi, m'aida à remplir malles, sacs et inévitables paperasseries. On laissa les malles sur l'île, je pris les sacs sur le Serpent.