Avant de périr sous leur propre poids de plus en plus écrasant et de plus en plus inutile, les livres auront été la vie même. Ils auront recueilli des paroles choisies entre toutes pour leur sens et leur son, pour leur force pour leur beauté. Ils auront constitué le savoir, ils auront transporté, par le seul chant de leurs mots lus avec ravissement et répétés en silence par les lèvres des jeunes gens, des millions et des millions, des milliards de lecteurs. Les livres auront donné, pendant quelques millénaires, l’image de la dignité et de la puissance de l’homme. Et, plus peut-être que rien au monde, à l’exception de l’amour, plus que l’argent, plus que le pouvoir, plus que les paysages les plus magnifiques et les plaisirs les plus rares, ils auront fait son bonheur.
Jean d’Ormesson

   
   

Je suis seul.

Même la présence de ma fille ne me distrait pas de ma solitude. Elle vient me voir une à deux fois par mois et de temps en temps, c’est moi qui la rejoins à Paris, pour un vernissage. Bien qu’elle me le défende. Elle ne trouve pas raisonnable que je prenne le train seul. Comme si cette solitude ponctuelle était plus dangereuse que l’autre. La solitude qui me ronge le ventre et finira par me désespérer. Dans la foule je suis seul. Dans ma bibliothèque, en compagnie de tous mes amis écrivains, je suis seul. Seul sur mon île. Seul dans ma vie. Seul dans mon âme. Mes fils ne m’écrivent plus. Ils téléphonnent parfois. Ils sont attentionnés, mais ils ne m’écrivent plus. Ils aiment le cinéma, la musique, certains la peinture. Aucun ne partage ma passion pour la lecture. Ils m’envoient des films de leurs petits-enfants. Ils sont tous venus au dernier Noël sur mon île perdue, avec des sacs chargés de cadeaux. Anne avait fait décorer le premier jardin de sculptures lumineuses. C’était beau. Théâtral. On aurait pu croire au bonheur, partagé par une famille nombreuse et unie. Mais la sérénité d’un bonheur familial est loin de pouvoir combler ma solitude.

J'erre de livre en livre, ne sachant plus auquel m'attacher.

Longtemps j'ai aimé collectionner les savoirs. Peupler ma vie de la pensée des autres. Mais un seul homme peut-il absorber toutes les pensées du monde ? Et cette quête, vers quoi, vers qui mène-t-elle ? Ma vie s'achève. Elle aura duré presqu'un siècle. C'est beaucoup plus que n'en demande un homme. Mais l'humanité demande-telle à vivre ? Elle est. Et le mystère de cette présence dans l'univers reste et restera à jamais un mystère. Car plus loin sont repoussées les limites du savoir, plus nombreuses viennent les questions. Et plus loin est repoussée la réponse à celle que pose notre présence. Notre présence et notre conscience. La conscience de notre présence.