09 août 2007
l'inévitable
La mort de Nicolas me fit tomber dans une sorte d'hébétude narcissique. je sus d'emblée que la douleur viendrait plus tard et qu'elle remonterait, comme les effluves d'un parfum trop lourd, les soirs de solitude. Elle me replongerait à l'horizon de cette île où le bonheur paré d'étoiles était un funambule sur la corde du temps.
…
Il s'était endormi sur le divan face à la fenêtre bleue. Un livre tenu d'une main sur la poitrine, l'autre main pendante jusque sur le tapis tenait un marque-page. Le livre, très épais, pesait sur son long corps qui semblait plus mince encore. C'était la Bible.
Un jour, il m'avait confié qu'il ne l'avait jamais lue posément, livre après livre. Il la consultait souvent, parcourait quelques psaumes, feuilletait les évangiles, apprenait puis récitait le Cantique des Cantiques, mais jamais il ne s'était lancé dans une lecture suivie.
Avait-il senti l'irrémédiable approche de l'Inévitable ? Était-ce la conclusion de sa longue vie de lecteur ? Le Livre des Livres était-il la fin et le commencement de tout ? Il était ouvert à Isaïe, 11, quand le prophète promet la venue du Fils de l'Homme. Nicolas le lisait donc depuis quelques jours déjà.
Je pris le marque-page. J'y trouvais ces quelques lignes écrites par un autre que nous aimions tous deux. Un autre homme âgé qui, comme lui, avait tellement aimé la vie, l'amour, les livres et l'Italie :
"Ce qu'il y a de délicieux dans la mort, c'est que nous avons fini de vivre, c'est à dire de souffrir. Toute vie est amère par ce qu'elle se termine par la mort. La vie est une maladie mortelle, à transmission sexuelle, dont on se guérit un peu chaque jour et qui finit par nous emporter. La vie est un prêt gratuit que nous ne pouvons pas refuser, que nous devons toujours rembourser, qui nous est successivement consenti et retiré, et auquel nous tenons plus qu'à tout. Au moins tant que nous vivons.
Il n'y aurait qu'une chose de pire que de mourir : ce serait de ne pas mourir. Ne me replonge pas dans la vie : elle n'a de prix que parce qu'elle cesse."
DEPART
Rien ne m'intéressait plus. Je ne désirais voir personne. ”Fuir, là-bas fuir …”. Seul l'horizon m'attirait. Celui que je voyais par la fenêtre quand il était là. Bleu et sans limite. Comme le pays où il était parti.
BRISE MARINE
La chair est triste, hélas ! Et j’ai lu tous les livres.
Fuir ! Là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe
O nuits ! Ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l’adieu suprême des mouchoirs !
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu’un vent penche sur les naufrage
Perdus, sans mâts, sans mâts ni fertiles îlots …
Mais, ô mon cœur, entends le chant des matelots !
Mallarmé
L'île, les livres, le Serpent … Nicolas m'avait offert ses rêves. Je désirais laisser l'île et les livres, soudain trop chargés de brumes, et décidais de partir sur le Serpent.
Mon départ fut organisé très vite. Anne, aussi anesthésiée que moi, m'aida à remplir malles, sacs et inévitables paperasseries. On laissa les malles sur l'île, je pris les sacs sur le Serpent.
je ne voulais plus voir briller l'île dans mes souvenirs
TOUT EST PRÊT, MAIS AI-JE BIEN LE DROIT de partir ? Constructeur jusqu'ici dans l'imaginaire, conjureur de ces matériaux ; impondérables et gonflants, les mots, — ai–je bien le droit de bâtir dans le monde dense et sensible, où tout effort et toute création, ne relevant plus seulement d'une harmonie intime doivent trouver leur justification dans le résultat, dans le fait, — ou leur démenti sans appel... Pris d'un doute plus fort que tous les autres, pris tout d'un coup du vertige et de l'angoisse du réel, je rappelle et j'interroge un à un les éléments précis sur quoi s'établit l'avenir. Ce sont des relations de voyage, (des mots encore), des cartes géographiques — purs symboles, et provisoires, car des districts entiers sont inconnus là où je vais. Il y a donc les chenilles sépia des montagnes, des traits rouges pleins, qui sont des sentiers méprisables puisqu'ils ont été déjà suivis, et des traits rouges pointillés qui marquent à l'aventure les routes ouvertes, inexistantes peut-être. Des traits bleus qui dessinent les fleuves ; des traits verts représentant les limites des provinces ou des États. Quelle sera la possibilité de franchir l'un ou de sauter l'autre ? Le fleuve a peut-être un pont ici ; et la frontière politique un prétexte à n'être pas enjambée. Enfin, il y a le problème de pure longueur dans l'espace que tout ce chemin représente.
Victor Segalen, Equipée
Document disponible au format Acrobat Reader (PDF) - 348Ko :
http://victor.segalen.free.fr/equipee.pdf
Aucun livre, les choix furent donc rapides. Je fis mes adieux par
téléphone, laissant croire lâchement à une échappatoire de courte
durée. On n'essaya donc pas de me retenir.
Je suis partie un soir, à la nuit tombée, car je ne voulais plus voir briller l'île dans mes souvenirs.
J'avais d'abord pensé à Rome
Je cherche parfois dans le passé
quelque groupe de souvenirs, pour m'en former enfin une histoire, mais je m'y
reconnais, et ma vie en déborde. Il me semble ne vivre aussitôt que dans un
toujours neuf instant. Ce que l'on appelle : se recueillir, m'est une
contrainte impossible; je ne comprends plus le mot : solitude; - D'ailleurs je
ne suis chez moi que partout; et toujours le désir m'en chasse. Le plus beau
souvenir ne m'apparaît que comme une épave du bonheur. La moindre goutte d'eau,
fût-ce une larme, dès qu'elle mouille ma main, me devient d'une plus précieuse
réalité.
Gide
J'avais
d'abord pensé prendre le train pour Rome. Quitter Paris et son gris qui
englobe. Rouler toute la nuit dans un wagon amer. Mêler ma perdition
aux ombres qui transitent. Relire « la modification » et l’abandonner
sur la banquette. Boire un mauvais café. Imaginer des vies dans le wagon-bar. J'avais
d'abord pensé à Rome.
Mais j'irai plus tard mettre mes pas dans
ceux de Michel-Ange. J'ai tellement lu sur lui qu'il me semble le
connaître personnellement. J'étais près de lui quand, tout jeune encore
et désireux d'être reconnu, il avait gravé son nom sur le bandeau de
Marie. Nous avons partagé le pain et le vin, perchés tout là-haut sur
l'échafaudage de la Sixtine. Nous avons pleuré ensemble quand Rome fut
saccagée. Je fixais la chandelle sur son front quand il se levait la
nuit pour écrire un sonnet …


